La motivation hégémonique

La motivation hégémonique


Je n’aime pas les « phrases de motivation » sportives (à visée commerciale ou non) qui pullulent sur internet, et qui envahissent plus particulièrement les réseaux sociaux. Voilà, c’est dit.

Je parle de ce genre de choses : clique ici si tu veux une avalanche de motivation brute.

Sous des airs galvanisants, je les trouve violentes et culpabilisantes. Les injonctions à un positivisme forcé, la brutalité froide d’un no pain no gain , l’exhortation systématique à sortir de sa zone de confort, à tout donner dès qu’une goutte de sueur perle sur notre front : ça me gonfle.

Laissez-moi me complaire dans ma médiocrité quand je n’ai rien demandé, je suis assez grande pour savoir à quel moment et pour quoi j’ai envie d’être motivée. Et si vous essayez de me refourguer de la camelote en me promettant que, grâce à ce nouveau short lycra ou ce programme de fitness, je vais devenir une meilleure version de moi-même, je vous félicite : vous avez réussi à activer au fond de moi un très puissant effet repoussoir et je ne vous donnerai donc pas mes sous.

Une potentielle meilleure version de moi-même : programme de fitness et slip magique motivant, allégorie.

L’injonction à la motivation est tellement omniprésente et prégnante qu’il difficile de ne pas me sentir reléguée au rang de petite crotte méprisable dans l’instasphère over-motivée lorsque j’ai une excuse pour ne pas faire de sport, quand je fais une sortie lente sans étiquette #recovery, que je n’ai pas envisagé de dépasser mes limites, que je vais raccourcir mon parcours ou carrément m’arrêter en pleine course, parce que ça me gonfle et que j’ai pas envie de continuer. Bref, que je n’ai pas collé aux canons de la motivation. Et je trouve ça usant...et démotivant !

Il faut avoir un sacré aplomb pour ne pas se laisser submerger.

Disclaimer préventif :

  • Refuser de se soumettre aux diktats bourrins et peu subtils de la motivation hégémonique ne fait pas de moi un bulot neurasthénique totalement incapable de fournir un effort. Enfin, je crois.

Ce que la société imagine que je fais quand j’annonce qu’aujourd’hui, j’ai la flemme d’aller courir. Parfois, elle a raison.

  • Je parle ici des phrases de motivation balancées à tire-larigot sur les réseaux sociaux, ces mantras érigés en piliers de l’Olympe sportif et vérités absolues. Il ne s’agit évidemment pas des encouragements personnels formulés avec bienveillance, empathie et enthousiasme lors d’une course par exemple. Quand mes potes me lancent un « Allez, go go go tu vas y arriver » ça va, il ne me prend pas l’envie de leur hurler dessus qu’ils m’oppriment avec leurs phrases de motivation. J’ai plutôt envie d’aller au bout de la course pour leur faire un bisou dégoulinant de sueur comme preuve authentique de ma reconnaissance.

Oui je sais, je recycle du gif. Mais il me fait trop rigoler celui-là.

Allez, c’est parti. Place aux fameuses phrases de motivation qui me sortent par les trous de nez. PS : Râler c’est bien, proposer c’est mieux. Vous trouverez donc une proposition alternative à chaque phrase de motivation.

Pas d’excuses

Pouf, pouf. Quel est le problème avec les excuses et pourquoi sont-elles l’apanage des faibles ? Pardi, c’est qu’elles mettent à l’épreuve la sacro-sainte motivation ! Si tu cèdes à tes excuses c’est que tu n’es pas assez motivé, et ça, c’est nul. Si tu surpasses tes excuses, alors là c’est l’apothéose, le Graal de la valorisation sociale sportive : bravo, ta volonté de fer a su dompter tes excuses à deux balles (qui exprimaient peut-être seulement de manière maladroite ta non-envie et/ou ton non-besoin du moment de faire du sport).

Pas envie de me bouger, non, vraiment pas.

D’abord, si on fait du sport pour soi-même (c’est ce qui est socialement valorisé ces temps-ci me semble-t-il), on ne devrait pas avoir de comptes à rendre à qui que ce soit, non ? Donc la notion même d’excuse ne tient pas debout, parce que jusqu’à preuve du contraire, on présente des excuses à quelqu’un. Ah, on me souffle dans l’oreillette que mais si mais non tu comprends, faut pas se mentir « à soi-même ». Hey, pour rappel, notre « nous-même » à qui il ne faut pas mentir est exactement la même entité que celle qui produit la fameuse « excuse », c’est localisé dans la même boîte crânienne en fait. Tu le sais très bien que t’as pas envie de te bouger, pas la peine de faire des contorsions en passant par le moi et le sur-moi.

Pour moi, arborer fièrement un #pasdexcuse ou un « et toi, c’est quoi ton excuse ? » c’est comme planter devant soi un petit panneau qui indique « Cette personne s’est forcée à faire quelque chose dont elle n’avait pas envie. Respectez-la pour cela ». Bof. C’est ce que j’appelle le stakhanovisme sportif et le respect n’est pas tout à fait le premier sentiment qui me vient à l’esprit (le mépris non plus d’ailleurs, je ne suis pas une méchante). C’est plutôt l’incompréhension.

Pourquoi s’infliger ça ? La vie est déjà pleine de contraintes…

Proposition : « Ecoute-toi, puis avise. Ne pas avoir envie de faire du sport ne fait pas de toi un loser »

Deviens une meilleure version de toi-même

Allez, sérieusement, c’est quoi une « meilleure version de soi-même » ?

Pour ceux qui dormaient près du radiateur en cours de français, « meilleur » c’est un comparatif de supériorité, et donc ça veut dire que ce que ta version actuelle est bien mais pas assez bien. Et quand on commence à mettre un mais dans une phrase, c’est mauvais signe.

Les plus latinistes d’entre vous l’auront remarqué : la motivation c’est ce qui nous pousse à nous mouvoir (verbe absolument casse-gueule à conjuguer, je vous le concède) vers un objectif. Et pour faire avancer le shcmilblick, cet objectif a tout intérêt à être spécifique, mesurable et atteignable. BON, sachant cela, prévenez-moi si vous arrivez à qualifier/quantifier ce qu’est une « meilleure version de soi-même », promis, je vous offre une bière de votre choix. Motiver les foules avec cette formule revient selon moi à agiter une carotte invisible sous leur nez, c’est pas hyper honnête.

Par ailleurs j’ai du mal à saisir la notion de versioning. Pour le développement d’Androïd, je comprends ; pour soi-même, beaucoup moins. La vie n’est donc pas un continuum souple avec un tracé oscillant ? C’est une seule succession d’étapes, te faisant passer d’une version 1.2.3 à 1.2.4 lorsque tu as vaincu le boss final du niveau ?

Mention spéciale au cocktail explosif WTF!? lorsqu’on retrouve dans la même publication un« deviens une meilleure version de toi-même » ET une référence au bodypositive. là les gars (enfin, souvent les filles), c’est le pompon.

« Aime toi tel(le) que tu es mais deviens une meilleure version de toi-même » huh ?

Proposition : « Tu es une chouette personne et c’est pas lié à ton niveau de pratique sportive, continue à être chouette, le monde manque de gens chouettes ! »

No pain no gain

A titre personnel, une récente expérience de blessure sportive me fait désormais opter pour un très sobre « si ça fait mal, alors arrête toi ».

Han mais la fille quoi, elle se dépasse pas, elle ne sort pas de sa zone de confort, la nulle ! La sacro-sainte zone de confort, on ne l’aime pas celle là hein, sur les réseaux sociaux. Mais pourquoi donc devrais-je systématiquement me forcer à en sortir si j’y suis bien ?

Aller se frotter à ses limites du moment pour leur faire un coucou de temps en temps, c’est rigolo (ah ? je peux faire ça moi ?) et galvanisant (Yeah, c’est magique, le corps s’adapte à l’effort !). Se dire qu’on est méritant parce qu’on s’est fait du mal et écrire ça en lettres d’or sur les réseaux sociaux, cela me dépasse.

Il y aurait donc une hiérarchie dans l’effort ? Seul ce qui est situé au delà du seuil de la douleur mérite une reconnaissance sportive ? On est obligés d’avoir mal pour progresser ?

mmmmh

Proposition : Non. désolée, je n’ai rien là. ah si, peut-être un « Se dépasser quand on en a envie, sans se mettre en danger » ?

Si tu veux, alors tu peux

Ah, la belle volonté qui fait s’évaporer toutes les autres considérations bassement triviales de la vie en un claquement de doigts. Si il y a deux verbes distincts vouloir et pouvoir, c’est sans doute qu’ils ne sont pas parfaitement substituables. On s’éloigne un peu du sport là, mais j’ai l’impression que ça marche pareil dans tous les domaines.

Ce qui m’agace dans cette phrase n’est pas du tout l’idée qu’un champ des possibles s’offre à nous et qu’il est sans doute plus vaste que ce à quoi on pourrait s’attendre, à première vue. Ce n’est pas non plus l’idée que la volonté est un facteur clé de la réussite. Non, ce qui m’agace dans cette maxime, c’est sa simplicité, sa naïveté et sa candeur, son manque criant de nuance et de modalités.

« je veux devenir pilote de chasse alors que j’ai 1/10 aux deux yeux et un souffle au cœur » « mais oui mon chéri, si tu veux tu peux ! »

Et en plus, quand on la prend deux fois à l’envers (donc une fois à l’endroit pour ceux qui suivent) je la trouve extrêmement violente : « si tu n’a pas pu, alors c’est que tu n’as pas assez voulu ». BAM dans les dents. Par ailleurs j’ai l’impression que cette expression dans sa version brute est souvent utilisée dans des situations de rétrospection du type « Regarde où j’en suis maintenant. Je l’ai voulu très fort, j’ai pu » souvent additionné d’un petit « Si je l’ai fait, alors tu peux le faire toi aussi », ce qui lui confère une très insupportable teinte de type donneur de leçons.

Proposition : « Si tu veux atteindre un objectif pas complètement délirant à la lumière d’un tas de critères, alors tu es normalement en mesure le faire si tu mets en œuvre un certain nombre de moyens disponibles en adéquation avec l’objectif fixé. Ça risque d’être chiant, long et difficile (thug life) car les fois où des trucs tombent tout cuits dans le bec sont assez rares, mais tu vas très certainement y arriver, ne t’inquiète pas outre mesure ».

Le mot de la fin

Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec moi et n’hésitez pas à me dire pourquoi en commentaire. Y a-t-il des phrases de motivation que tu détestes ? d’autres que tu adores ?

Si vous rencontrez de véritables baisses de motivation, je ne peux que vous conseiller les chronique d’Emir (des Lapins Runners) dans l’épisode 9 du podcast Jogging Bonito ou encore l’épisode 20 où il est question de flemme. On y trouve de vrais conseils à valeur ajoutée concernant la motivation, ça fait du bien.

6 Comments

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    • Graine de Courge

      Parfait ! Je devrais zoner dans le coin fin décembre…
      PS : mes propos concernent une pratique sportive purement amateur. Pour les semi-pros ou pros, il en est évidemment autrement 😉

  1. Amélie

    Je viens de dévorer ton article ! Tu écris vraiment bien sur ce sujet interessant ! Merci ca fait évoluer ma vision des choses

    • Graine de Courge

      Bonjour Amélie,
      Merci pour ta lecture attentive et ton commentaire 🙂
      Heureuse d’apprendre que cela a pu t’être utile.
      Hélène.

    • Graine de Courge

      Hey JBY (super nom de code au passage),
      merci pour ton commentaire !
      à bientôt sur les chemins des Yvelines.
      H.

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